Je ne pensais pas écrire un jour un article sur une application de reconnaissance de plantes dans ces colonnes. Et pourtant.
Seek n’est pas un jeu vidéo. Mais elle parle le même langage que nos meilleurs mondes ouverts : l’exploration, la découverte, la curiosité. Sauf qu’ici, le terrain de jeu, c’est le vrai monde.
Je vous explique pourquoi cette appli a changé ma façon de marcher. Et ce que Pokémon et Zelda ont à voir là-dedans.
On vit à une époque où nos smartphones sont devenus des trous noirs pour notre attention. Vous connaissez la chanson : des armées d’ingénieurs bossent pour concevoir des applications dont le seul but est de capter la moindre seconde de notre temps disponible. Elles veulent qu’on revienne chaque jour, à coups de notifications et de streaks à maintenir. Elles promettent de ne rien manquer, alors qu’au fond, elles nous coupent de la réalité.
Et puis il y a Seek. Une application qui fait l’inverse. Elle ne cherche pas à garder mes yeux rivés sur mon écran, elle me pousse à les relever vers le monde qui m’entoure.
C’est un paradoxe : il aura fallu que je sorte mon téléphone de ma poche pour enfin regarder ailleurs.
Pour être honnête, quand j’ai installé Seek, je ne pensais pas un jour lui dédier un éditorial. Je me suis dit que j’allais identifier quelques plantes au détour d’une promenade, satisfaire ma curiosité, et passer à autre chose. Des applications capables de reconnaître une fleur ou un insecte, il en existe déjà des dizaines sur les stores. Je m’attendais à un outil pratique, le genre de truc qu’on utilise deux fois avant de l’oublier au fond du téléphone.
Pas à ce qu’elle change ma manière de marcher.
Aujourd’hui, mon rapport à mes trajets quotidiens a basculé. Quand je pars me promener dans un bois, le long d’une rivière, ou même sur le trottoir, il m’arrive de dégainer mon téléphone. Ni pour mes messages, ni pour scroller.
Une mousse a attiré mon regard sur un vieux mur. Une feuille a une forme étrange. Un insecte inconnu s’est posé quelques secondes sur une branche devant moi. Je pointe l’appareil photo. L’IA de Seek réfléchit un instant, hésite parfois, puis affiche une proposition.
Une fougère banale devient soudain un Polypodium vulgare. Une fleur que je trouvais jolie se révèle être une espèce invasive à surveiller. Un champignon auquel je n’aurais jamais prêté attention porte un nom latin digne d’un vieux grimoire de fantasy.
Mais avec le temps, j’ai compris que le nom affiché sur l’écran n’était pas ce qui comptait le plus. Ce qui importe, c’est que j’ai enfin remarqué cette plante. Avant Seek, elle faisait partie du décor. Elle existait déjà, évidemment, mais je passais devant sans la voir.
Maintenant, je m’arrête. Je me penche. Je regarde. Pourquoi pousse-t-elle ici ? Pourquoi cette mousse ne recouvre-t-elle qu’un seul côté du mur ? Je n’obtiens pas toujours les réponses. Mais le simple fait de me poser la question est déjà une victoire.
En tant que gamer habitué à disséquer les systèmes de jeu, j’ai forcément observé Seek avec un regard déformé par ma culture geek. En ouvrant l’application, j’ai repéré des mécaniques familières : des missions, des badges, une forme de progression. Pendant quelques instants, j’ai craint que l’application transforme la nature en liste d’objectifs à cocher.
J’avais tort.
Les missions de Seek ne ressemblent en rien aux quêtes des jeux de rôle. Elles ne demandent pas d’optimiser un parcours, ni de collectionner frénétiquement des espèces pour faire grimper un score. Elles soufflent une idée, rien de plus. Et si tu regardais aussi les fougères aujourd’hui ? Et si tu faisais un détour près d’un point d’eau ? Elles attirent doucement l’attention vers des détails qu’on aurait probablement ignorés.
Le système de badges fonctionne sur le même principe de retenue. Pas de confettis virtuels, pas de musique triomphante. Plutôt de petits souvenirs discrets. Ils me rappellent qu’un jour, à un endroit précis, j’ai pris deux minutes pour observer quelque chose qui était là depuis toujours.
Depuis des décennies, l’industrie du jeu vidéo tente de reproduire, à coups de budgets pharaoniques, la sensation pure de l’exploration. Des mondes ouverts gigantesques, des secrets cachés derrière des cascades numériques, des objets rares au sommet de montagnes photoréalistes. J’adore ça. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles je passe encore mes nuits une manette à la main.
Mais même les meilleurs mondes ouverts, de Zelda à Elden Ring, finissent par révéler leurs règles. On comprend comment ils ont été programmés. On connaît leurs habitudes.
La nature, elle, refuse de se plier au game design. Aucun script, aucune rencontre garantie. Le papillon que j’espérais photographier n’est pas là aujourd’hui, tout simplement parce que le vent a tourné. Le champignon apparu après plusieurs jours de pluie aura séché et disparu demain. Rien n’existe pour satisfaire ma curiosité de consommateur.
C’est précisément ce qui rend chaque découverte aussi précieuse.
En utilisant Seek, je me suis aussi souvent surpris à penser à Pokémon. La comparaison semble évidente : on explore, on découvre des espèces, on construit une collection. Mais la philosophie de base est presque inversée. Là-bas, on capture pour assouvir un besoin de puissance. Ici, on observe pour nourrir sa compréhension.
L’application ne transforme jamais le vivant en objet de collection qu’on pourrait troquer. Elle rappelle seulement que ces espèces existaient déjà avant notre passage et continueront d’exister après nous. Ce qu’on collectionne au fond de son historique Seek, ce ne sont pas des créatures. Ce sont des instants d’attention.
C’est peut-être là que réside la plus belle réussite de l’application. Elle ne cherche pas à faire de moi un botaniste, ni un entomologiste en quelques clics. Elle m’apprend à regarder. Vraiment regarder.
Je pensais connaître par cœur les chemins que j’emprunte depuis des années. Les bois près de chez moi, les parcs où jouent mes enfants, les trottoirs de mon quartier que j’arpente mécaniquement chaque matin. Je croyais avoir fait le tour du propriétaire.
En réalité, je n’en avais vu que la surface.
Seek ne m’a pas offert un nouveau monde à explorer à l’autre bout de la Terre. Elle m’a simplement révélé que celui dans lequel je vivais déjà depuis toujours était bien plus riche que je ne l’imaginais.
Et je trouve ça assez fascinant, au fond : une application, installée sur un objet qu’on accuse si souvent de nous couper du réel, m’a redonné le goût de passer du temps à contempler une feuille, un arbre, une simple touffe de mousse entre deux pavés.
La technologie n’est peut-être pas ce qui nous éloigne de la nature. Parfois, pensée avec intelligence et humilité, elle peut simplement nous apprendre à la voir.
Et ça, ça vaut sans doute toutes les cartes du monde ouvert le plus ambitieux.



