Minuit, Netflix, et cinquante-deux cartes

Samedi dernier, 23h15.

La maison est enfin silencieuse. Les enfants dorment, ma compagne aussi. Le genre de moment où, normalement, je pourrais lancer un grand jeu. Celui qui attend dans ma bibliothèque depuis des semaines. Celui acheté avec enthousiasme lors d’une promotion en me promettant que « cette fois, je vais vraiment m’y mettre ».

Spoiler : je ne m’y mets jamais.

J’ouvre donc mon téléphone avec cette intention très adulte et très raisonnable de « juste vérifier deux ou trois choses ». Une notification, un regard rapide sur les réseaux, une petite recherche inutile… Vous connaissez la chanson. Et puis, sans trop savoir comment, je me retrouve devant l’application Solitaire de Netflix.

Une partie. Puis une deuxième. Puis une troisième.

Je regarde l’heure. 23h47.

« Sérieusement ? Encore ? »

Oui. Encore.

Depuis quelques semaines, c’est devenu mon petit rituel du soir. Pas le dernier RPG avec sa carte immense remplie de points d’interrogation. Pas le jeu d’aventure que tout le monde encense et que j’ai acheté en me jurant qu’il serait ma prochaine grande expérience vidéoludique.

Non. Le Solitaire.

Ce même jeu de cartes que beaucoup ont découvert sur un vieux PC familial, entre deux dossiers Excel au bureau ou pendant une journée où l’on faisait semblant de réfléchir très fort devant son écran. Celui qui était presque devenu un symbole de la procrastination informatique.

Et pourtant, me voilà, des années plus tard, à considérer ce jeu comme l’un de mes plaisirs vidéoludiques de l’été. Je sais parfaitement comment cela peut paraître. Un passionné de jeux vidéo qui écrit sur les nouvelles sorties, qui adore découvrir des univers originaux, qui peut passer des heures à analyser une direction artistique ou un scénario… et qui vient expliquer que son coup de cœur du moment est un jeu de cartes vieux de plusieurs décennies.

J’assume totalement.

Le Solitaire ne me demande rien, et c’est probablement sa plus grande qualité. Pas de personnage qui m’attend depuis trois jours au milieu d’une forêt pour une quête « urgente ». Pas de récompense quotidienne qui tente de me faire revenir par obligation.

Je peux lancer une partie pendant cinq minutes et arrêter sans avoir l’impression d’avoir abandonné quelque chose.

Il n’a jamais eu besoin de me culpabiliser pour que je revienne.

Le mois dernier, j’ai laissé tomber Fantasy Life sur Switch, à mi-parcours. Pas parce qu’il était mauvais, au contraire. Mais parce qu’il me demandait de m’installer, de retenir où j’en étais dans mes dizaines de quêtes, de vraiment m’y consacrer.

Et certains soirs, je n’ai tout simplement plus cette énergie-là à donner à un jeu.

Le Solitaire, lui, ne m’a jamais rien demandé de tout ça.

Mais derrière cette apparente simplicité se cache un jeu plus malin qu’il n’en a l’air. Chaque carte retournée peut ouvrir une nouvelle possibilité ou condamner toute une partie. On apprend vite qu’une victoire se prépare plusieurs coups à l’avance, et il y a cette petite satisfaction quand on sent qu’une partie compliquée est en train de basculer grâce à un choix fait quelques minutes plus tôt.

Ce n’est pas le Solitaire qui a changé.

C’est moi.

À vingt ans, je voulais des mondes ouverts interminables, des boss impressionnants, des histoires capables de m’absorber pendant quarante heures. J’aime toujours ça. Mais je cherche aussi des jeux qui acceptent qu’entre le travail, les enfants et le reste, je n’ai parfois qu’un quart d’heure devant moi.

Le Solitaire est probablement l’un des seuls à me dire :

« Tu as cinq minutes ? Parfait, on joue. »

Il y a d’ailleurs quelque chose d’assez ironique à voir ce vieux compagnon débarquer sur Netflix, plateforme qui symbolise justement l’appétit du divertissement moderne à nous garder connectés le plus longtemps possible. Lui continue de faire exactement ce qu’il faisait il y a trente ans : il propose une partie, et si je pars, il sera encore là demain.

Je ne vais pas prétendre que le Solitaire remplace un grand RPG ou une aventure narrative qui marque une génération. Ce n’est pas son ambition. Mais un jeu vidéo n’a pas besoin d’être immense pour être réussi.

Parfois, un bon jeu est simplement celui qui arrive au bon moment.

Le mien, cet été, tient dans quelque chose d’assez simple : une maison plongée dans le silence, un téléphone qui éclaire un peu trop dans le noir, et cinquante-deux cartes qui attendent tranquillement d’être déplacées.

Comme quoi, après toutes ces années à chercher la prochaine grande claque vidéoludique, il suffisait peut-être de retourner à la case départ.

Auteur
Torax

Rédacteur / Chroniqueur jeux vidéo pour techcafe.fr

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