Pendant des années, le jeu vidéo a traîné une réputation de club privé réservé aux garçons. Aujourd’hui, les chiffres racontent une toute autre histoire. Les femmes jouent, créent, streament, développent, écrivent sur le jeu vidéo. Elles représentent une part considérable du public. Et pourtant, dès que l’on aborde la question du sexisme, le débat semble condamné à suivre le même scénario : d’un côté les hommes, de l’autre les femmes. Les premiers seraient les auteurs du problème, les secondes ses victimes.
Cette lecture tient debout. Mais elle ne raconte qu’une partie de l’histoire.
Le harcèlement en ligne existe. Les insultes sexistes existent. Les joueuses qui coupent leur micro pour éviter une avalanche de remarques déplacées existent. Faire semblant du contraire serait malhonnête. Mais à force de ne regarder que cette partie de l’histoire, on finit par oublier une évidence : le sexisme ne pousse pas spontanément dans un salon Discord. Il est le produit d’une société entière. Et cette société, nous en sommes tous les héritiers.
C’est probablement ce que je réalise le plus en regardant grandir ma fille.
Elle a huit ans. Elle adore les jeux vidéo. Pas parce que son père écrit dessus. Pas parce qu’elle veut être différente. Parce qu’elle aime ça. Elle aime découvrir de nouveaux jeux, parler de Nintendo, s’enthousiasmer devant une bande-annonce et débattre du meilleur Pokémon comme d’autres discutent de football.
Et pourtant, ceux qui critiquent le plus, ce ne sont pas les garçons. Ce sont les autres filles.
Je la vois parfois se retrouver en décalage. Pas rejetée ouvertement. Pas harcelée. Mais malgré tout être considérée comme bizarre. Celle qui préfère parler de Zelda plutôt que de maquillage. Celle qui connaît le nom des personnages de Mario au lieu des dernières tendances. Celle dont les passions semblent sortir du cadre de ce qu’une petite fille est censée aimer.
Ce décalage mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il raconte quelque chose que l’on refuse souvent de voir.
Les stéréotypes ne circulent pas dans une seule direction. Ils passent des parents aux enfants, des enseignants aux élèves, et parfois d’une fille à une autre.
Une petite fille ne se réveille pas un matin en décidant que les consoles sont « des trucs de garçons ». Elle apprend cette idée. Par petites touches. Un rayon de magasin rose d’un côté, bleu de l’autre. Une publicité qui montre les garçons sauver le monde pendant que les filles coiffent des poupées. Une remarque anodine d’un adulte. Un regard surpris lorsqu’elle demande une console pour son anniversaire. Une copine qui lui explique que « ce n’est pas un jeu pour les filles ».
À force d’entendre ces messages, certains finissent par devenir des pseudos vérités.
Et c’est précisément là que le débat me semble parfois passer à côté de l’essentiel.
On critique les comportements les plus caricaturaux. Le troll sur Call of Duty. L’incel qui explique qu’une femme ne peut pas être bonne à Dark Souls. Le commentaire sexiste sur Twitch. Ils existent et méritent d’être dénoncés. Mais ce ne sont que les symptômes visibles d’un problème plus profond.
Le vrai problème, c’est qu’avant même de subir le sexisme des adultes, certaines filles apprennent déjà qu’elles risquent de sortir du groupe si elles assument certaines passions. Elles comprennent très tôt qu’il existe des loisirs socialement plus acceptables que d’autres. Que le jeu vidéo reste, dans beaucoup d’esprits, un territoire un peu masculin.
Et ça, aucun bannissement sur un serveur Discord ne pourra le régler.
Ce qui me dérange dans certaines discussions autour du sexisme, c’est cette tentation permanente de chercher un coupable unique. Comme si pointer exclusivement les hommes suffisait à résoudre le problème.
Ce serait tellement plus simple. Mais les préjugés sont bien plus insidieux que cela. On les retrouve chez les pères comme chez les mères, chez les enseignants comme dans les publicités, parfois même chez ceux qui croient défendre l’égalité.
Nous avons tous grandi dans la même société. Nous avons tous intégré, consciemment ou non, une partie de ses clichés.
Reconnaître cela ne minimise pas les violences subies par les femmes dans le jeu vidéo. Ça permet surtout de s’attaquer à la racine plutôt qu’aux seules conséquences.
Parce qu’au fond, ce qui me préoccupe le plus n’est pas de savoir si ma fille sera capable d’encaisser un commentaire idiot sur Internet lorsqu’elle aura vingt ans. Je préférerais surtout qu’elle n’ait jamais à se demander, à huit ans, si elle est une fille « normale » parce qu’elle aime les jeux vidéo.
Le jour où une enfant commence à croire que sa passion mérite une justification, la société a déjà gagné une bataille contre elle.
Je rêve d’un monde où une petite fille puisse arriver à l’école avec un t-shirt Zelda sans que personne ne trouve cela étonnant. Où un garçon puisse jouer à The Sims sans devoir entendre qu’il joue à « un jeu de filles ». Où l’on cesse enfin de distribuer les passions selon le sexe de celui ou celle qui les pratique.
Ce jour-là, le débat sur le sexisme dans le jeu vidéo changera peut-être de nature. On ne se contentera plus de combattre les comportements toxiques, on empêchera qu’ils naissent. Ça ne se joue pas derrière un clavier. Ça se joue dans l’éducation, dans notre regard sur les autres. Et dans une idée toute simple : une passion n’a pas de genre.



