Phil Spencer a quitté XBOX. Douze ans à la tête de la division, refermés en une annonce de février, sans vraiment de tapage. Et depuis, je vois repasser partout le même refrain : celui qui a conduit XBOX dans le mur. Licenciements massifs, fermetures de studios, fin des exclusivités, hausses de prix. Pour beaucoup, il part avec ce bilan collé sur le front.
Moi, cette lecture me fatigue. Et je vais aller plus loin : je crois qu’elle est fausse, ou en tout cas très incomplète.
Quitte à me mettre à dos une partie des réseaux sociaux, je le dis : non, Phil Spencer n’a pas été un mauvais dirigeant pour XBOX. Je ne le dis pas pour me faire mousser au moment de son départ. Je l’estime depuis longtemps, et j’ai des raisons précises de le penser.
D’abord, qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’écris pas. Ce n’était pas un saint. J’ai moi-même râlé plus d’une fois contre sa communication, contre ces annonces qui laissaient germer des attentes irréalistes chez les joueurs, contre sa lenteur à corriger des problèmes de gestion interne qui crevaient les yeux depuis des années. Mais réduire douze ans de direction à un échec personnel, c’est oublier dans quel état était la division XBOX quand il en a récupéré les clés. Et j’ai l’impression qu’on l’oublie beaucoup trop vite, surtout maintenant qu’il n’est plus là pour le rappeler lui-même.
Je me souviens encore de la présentation de la XBOX One en 2013. Un cas d’école de ce qu’il ne faut jamais faire. Microsoft qui parle de télévision connectée, de sport, du Kinect obligatoire, et qui gère la question des jeux d’occasion avec une arrogance sans nom. En face, Sony n’avait même pas besoin de forcer : il suffisait de parler de jeux vidéo pour ramasser les déserteurs. Quand Phil Spencer prend la tête de XBOX en 2014, la guerre de cette génération est déjà pliée. Il n’a pas hérité d’un empire florissant. Il a hérité d’un champ de ruines.
Et ça, pour moi, change tout dans la façon de juger ce qu’il laisse derrière lui.
Ce que je retiens de son mandat, c’est qu’il a remis le joueur et le jeu au centre du discours, en quelques années seulement. La rétrocompatibilité devient un argument majeur sous son impulsion, au point que la concurrence a fini par la copier. Il pousse pour le cross-play et le XBOX Play Anywhere, à contre-courant de l’époque. L’accessibilité devient une vraie priorité avec le XBOX Adaptive Controller. Et il y a le Game Pass. On peut débattre de sa viabilité économique à long terme, je le concède volontiers. Mais son impact sur notre façon de consommer le jeu vidéo, personne ne peut sérieusement le nier.
Il y a aussi un aspect qu’on a tendance à balayer trop vite : sa passion pour le jeu vidéo était réelle, pas une posture de communicant. Son gamerscore, ses heures de jeu affichées, sa manière de parler des titres qu’il venait de terminer, tout ça sonnait vrai. Et cette passion n’est pas restée décorative. Le programme ID@XBOX a ouvert la porte à des studios indépendants qui n’auraient jamais eu accès à une telle visibilité sans lui. Des projets de niche, portés par de toutes petites équipes, ont pu exister et trouver leur public grâce à ce programme. Ce n’est pas rien, dans une industrie qui broie de plus en plus les petits acteurs au profit des mastodontes.
Et pourtant, le même homme a aussi porté les rachats les plus massifs de l’histoire de XBOX. C’est ce grand écart qui me fait sourire, avec le recul : l’ironie autour des rachats, de Bethesda à Activision Blizzard. Pendant dix ans, j’ai lu et entendu le même refrain partout : XBOX manque de studios et d’exclusivités. Microsoft ouvre le portefeuille, bâtit l’un des plus grands réseaux de créateurs au monde. Et aujourd’hui, les mêmes personnes qui réclamaient ça expliquent que c’était une erreur, au moment même où il s’en va. Je trouve ça un peu malhonnête, pour être sincère.
Là où je rejoins les critiques, en revanche, c’est que posséder des talents ne suffit pas. Encore faut-il savoir les gérer. Des projets ont pris des années de retard. Des jeux sont sortis dans un état discutable. La gestion des fermetures récentes, je trouve ça difficile à défendre, et je ne vais pas essayer. Phil Spencer porte sa part de responsabilité là-dedans, clairement, et son départ ne l’efface pas.
Mais imputer toute la trajectoire de XBOX à un seul homme, ça me semble fantasmer complètement le fonctionnement d’une multinationale. Microsoft pèse plusieurs milliards de dollars. Les décisions stratégiques ne se prenaient pas seul dans un bureau de Redmond. Quand la maison-mère licenciait massivement pour rassurer les marchés, ou réorientait ses priorités vers l’IA en exigeant un retour rapide sur les milliards injectés dans le gaming, Phil Spencer devenait un exécutant, qu’il le veuille ou non. C’est ce que je pense sincèrement, et son remplacement par quelqu’un venu d’un tout autre univers ne me semble pas près de changer cette logique.
Je crois que Phil Spencer a été le paratonnerre parfait de Microsoft, pendant longtemps. Sa silhouette de joueur accessible, ses t-shirts de jeux, sa proximité apparente : ça a servi de bouclier à l’entreprise. On l’a présenté comme le bon gars de l’industrie. Il est parti en se faisant traiter d’imposteur par une bonne partie du public. Personnellement, je ne pense pas qu’il ait changé en cours de route. Je pense qu’il était sincère dans sa vision d’un écosystème gaming universel, et que les réalités financières l’ont dépassé.
La guerre des consoles traditionnelles, XBOX l’a perdue. Ça, c’est un fait, personne ne peut le contester. Mais juger un dirigeant uniquement au nombre de boîtes vendues sous les téléviseurs, je trouve ça terriblement réducteur. Il laisse derrière lui une industrie transformée par ses idées : le cloud, le multiplateforme, les abonnements. Je préfère retenir ça d’un mandat, plutôt qu’une gestion prudente qui se serait contentée de copier la feuille de route du leader du marché.
Son vrai drame, si vous voulez mon avis, aura été d’avoir eu de bonnes idées au moment précis où son employeur décidait de rentrer dans une logique purement comptable. Il s’en va sur ce paradoxe. Et je doute que la suite prouve le contraire.



