Sony flingue le disque et réclame les applaudissements

J’étais en train de jouer sur ma Switch. Une bulle de confort, un moment calme, à des années-lumière de la guerre des consoles. Et puis, la douche froide. Le genre de scud qui tombe sans prévenir, balancé au détour d’un obscur billet de blog corporate : en janvier 2028, PlayStation liquide le disque. Fin du physique. Point. Circulez, il n’y a rien à voir.

​Le plus gerbant là-dedans, ce n’est même pas la décision, on la sentait venir comme une mauvaise odeur. C’est le jargon utilisé pour nous l’emballer. Propre, lisse, corporate. On dirait qu’ils optimisent une chaîne logistique de l’aluminium alors qu’ils sont juste en train de braquer le dernier espace de liberté des joueurs. On ne vous demande pas votre avis, on vous dicte la marche à suivre. Et vous êtes priés de trouver ça « excitant ».

​On a tous été bien gentils, d’ailleurs. Des agneaux menés à l’abattoir. On a fermé les yeux sur GTA VI qui snobe ostensiblement le plastique au profit de boîtes « collector » hors de prix, vidées de leur substance pour n’y foutre qu’un malheureux coupon de papier. On a accepté sans broncher de télécharger 80 gigas de données le jour J pour des jeux vendus en kit. On a glissé gentiment sur leur pente savonneuse, un renoncement après l’autre. Mais là, c’est le grand saut. En 2028, le jeu vidéo sur console ne sera plus un objet. Ce sera une location à durée indéterminée. Une permission polie, hautement révocable selon l’humeur des juristes de Sony. Le bout de plastique, lui, avait une honnêteté brute : tu paies, c’est à toi, tu le prêtes, tu le revends. Terminé.

​Et pitié, qu’on m’épargne le catéchisme de la « modernité ». Ce n’est pas du progrès, c’est un monopole en costard-cravate. Un store unique. Une vitrine unique. Des prix fixés par un seul algorithme, sans le moindre contre-pouvoir. Plus de concurrence des hypermarchés, plus de guerre des prix au lancement, plus de revente pour amortir le coup. Demain, ce sera juste toi, ton écran, et leur bouton « acheter » à 140 ou 150 balles. Sans alternative.

​Le cynisme absolu de l’histoire ? Se rappeler de Sony à l’époque de la PS4, se moquant ouvertement de Microsoft avec leur petite vidéo virale pour expliquer « comment prêter un jeu ». Ce grand numéro de claquettes sur le respect des joueurs a duré exactement le temps d’asseoir leur domination. Aujourd’hui, les poches sont pleines, le masque tombe, et la rhétorique humaniste dégage à la poubelle.

Le numérique n’est pas l’évolution du physique, c’est son incarcération. Un jeu dématérialisé ne vous appartiendra jamais. C’est une laisse virtuelle reliée à un serveur que vous ne contrôlez pas. On a déjà vu des catalogues entiers disparaître, des stores fermer, des comptes sautés sans sommation. En 2028, on officialise la précarité culturelle comme seule norme.

​Alors aux génies qui répètent en boucle « moi ça ne me change rien, je n’achète que sur le store » : si ça ne te change rien, c’est que tu n’as pas encore réalisé ce que tu abandonnes. Le jour où l’alternative meurt, tu ne choisis plus, tu subis. Tu tues les boutiques de quartier, tu tues le marché de l’occasion qui permettait aux budgets serrés de jouer, tu tues le prêt entre potes. Tu tues la culture du partage pour la remplacer par un flux financier stérile.

​On pourra toujours ricaner en disant que les boîtes prenaient la poussière. Mais le débat n’est pas là. La question, c’est : qu’est-ce qu’on perd quand ils décident de couper le jus ? Ce qu’on perd, ce n’est pas du plastique. C’est le dernier centimètre carré où le jeu vidéo appartenait encore à ceux qui y jouent.

Auteur
Torax

Rédacteur / Chroniqueur jeux vidéo pour techcafe.fr

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