Et si Kevin Smith avait adapté Super Mario Bros. ?

J’ai une confession à faire. Une de celles qui me vaudraient une excommunication immédiate de n’importe quel ciné-club respectable ou un bannissement à vie des subreddits de Nintendo.

Pendant une bonne partie de mon adolescence (cette période charnière où le bon goût est encore une notion très abstraite), j’ai nourri un rêve cinématographique particulièrement douteux, une obsession secrète qui frisait le masochisme culturel : voir un film Super Mario Bros. en prises de vues réelles entièrement écrit, réalisé et produit par Kevin Smith.

Oui. Le Kevin Smith de Clerks, Jay and Silent Bob Strike Back et Dogma.

Le pape du cinéma indépendant en short XXL, le roi des dialogues de comptoir et des blagues vaseuses. Et dans ma tête, le tableau était complet : Mario était interprété par Jason Lee (arborant sa moustache de My Name Is Earl et un cynisme désabusé), tandis que Ben Affleck prêtait ses traits à un Luigi grand, nigaud et perpétuellement anxieux. Joey Lauren Adams, évidemment, aurait été la princesse Peach.

Je sais. Je mérite probablement une intervention psychologique d’urgence.

Mais posez vos pierres deux minutes et imaginez un peu le contexte.

Parce qu’il faut replacer tout ça dans son époque, nous sommes au tout début des années 2000. Nintendo est encore cette étrange et rigide entreprise japonaise qui panse les plaies de la Nintendo 64 et s’apprête à sortir une console en forme de cube violet avec une poignée.

À ce moment-là, le film Super Mario Bros. de 1993 avec Bob Hoskins et John Leguizamo est déjà devenu une légende urbaine, un traumatisme collectif dont les gamers ne parlent qu’à voix basse, le regard vide et la glotte serrée.

Internet est encore un territoire sauvage, une frontière de pixels non réglementée où les forums en HTML brut et les théories de fans les plus crasseuses règnent en maîtres. Les adaptations de blockbusters n’ont pas encore été aseptisées par les comités de lecture des studios ou les exigences des marchés internationaux.

Et quelque part dans cet univers alternatif, dans un alignement de planètes totalement foireux, Kevin Smith décroche les droits de la franchise la plus lucrative du jeu vidéo.

Le résultat ?

Probablement le plus grand accident industriel de l’histoire du cinéma mondial. Le genre de naufrage qui fait couler un studio en moins d’un week-end d’exploitation.

Et, sans l’ombre d’un doute, mon film préféré de tous les temps.

Alors voilà à quoi ça aurait ressemblé.

Dans cette version complètement détraquée du Royaume Champignon, Smith aurait balancé la mythologie officielle aux chiottes dès la première page du script.

Bowser ne serait pas simplement un monstre cracheur de feu ou un méchant de cartoon. Non. Il serait une sorte de tortue géante réactionnaire, un vieux républicain de banlieue obsédé par l’ordre, la discipline, les valeurs traditionnelles et la morosité ambiante.

Depuis sa forteresse volcanique (un complexe médiéval plongé dans des tons gris, marron et béton), il observerait avec un dégoût viscéral la vitrine d’en face : le Royaume Champignon.

Pour Bowser, ce royaume est une insulte ambulante à la décence.

Les couleurs criardes.

Les fêtes techno-pop quotidiennes.

Les courses de kart sauvages sans permis de conduire.

Les feux d’artifice à trois heures du matin.

Les champignons géants qui poussent partout sans permis d’urbanisme.

Et surtout, ces putains d’habitants, les Toads, qui passent leur temps à rire et à sautiller pour absolument aucune raison valable.

Pour Bowser, tout cela représente une décadence insupportable, une sorte de Woodstock permanent financé par l’argent public. Alors il décide de faire ce que tout tyran raisonnable et conservateur ferait dans cette situation : mener un raid nocturne, enlever la princesse Peach et l’intégralité de sa cour pour instaurer un couvre-feu général et repeindre le château en gris.

Le problème ? Dans sa précipitation, il oublie deux habitants.

Mario et Luigi.

Deux plombiers professionnels… ou pas.

Dans la réalité du script de Smith, les frères Mario seraient les parfaits équivalents de Jay et Bob dans Clerks. Le genre de glandeurs qui passent davantage de temps allongés dans l’herbe à fumer des substances floues et à contempler les nuages qu’à réparer de réelles canalisations.

Leurs salopettes seraient tachées de graisse de pizza, et leurs casquettes, vissées à l’envers.

Dans mon imagination adolescente, Kevin Smith aurait transformé les célèbres power-up du jeu en une métaphore à peine subtile de certains produits récréatifs.

Le Super Champi vous rend grand et paranoïaque, la Fleur de Feu vous donne l’illusion d’avoir des super-pouvoirs, et l’Étoile d’Invincibilité provoque un trip d’une minute trente où vous courez partout en hurlant sur de la musique techno.

Les frères Mario ne partiraient donc pas sauver Peach par pur héroïsme ou par noblesse de cœur.

Ils partiraient parce qu’ils ont une peur bleue de perdre leur plan social.

Parce que soyons honnêtes deux minutes : qui, doté d’un cerveau fonctionnel, voudrait retourner déboucher des toilettes obstruées par des rats dans les sous-sols de Brooklyn quand on vit gratuitement dans un château féerique rempli de gâteaux, de sound-systems et de dinosaures verts dociles qui vous servent de monture ?

C’est une pure question de survie économique.

Le voyage vers le château de Bowser deviendrait alors un immense road-trip psychédélique à travers le désert et les mondes aquatiques.

Un Jay and Silent Bob au pays des merveilles.

Chaque royaume traversé serait plus absurde et fauché que le précédent, les effets spéciaux alternant entre des CGI atroces du début des années 2000 et des marionnettes en caoutchouc qui rappellent les monstres de Dogma.

Les décors exploseraient de couleurs saturées qui brûlent la rétine.

Les Toads ne se contenteraient pas de crier “Thank you Mario!”, ils parleraient comme des philosophes de comptoir accoudés au zinc d’un pub du New Jersey, dissertant pendant quinze minutes sur la vacuité de l’existence et le fait d’avoir un champignon greffé sur le crâne.

Les Koopas, quant à eux, formeraient un syndicat de sbires sous-payés et passeraient de longues scènes à débattre de la politique locale de Bowser et de l’absence de couverture santé dans le monde 7-1.

Au milieu de ce bordel, l’ambiguïté serait totale.

Personne (ni le spectateur, ni les personnages) ne serait capable de dire si les événements à l’écran sont réellement en train de se produire ou si les deux frères sont simplement en train de faire une overdose massive de moisissure magique au fond d’un squat de New York.

Kevin Smith aurait probablement truffé le scénario de dialogues d’une vulgarité poétique, de monologues de dix minutes sur l’anatomie des Yoshi et de doubles sens tellement énormes qu’ils auraient été visibles depuis l’orbite terrestre.

On aurait eu droit à une scène d’anthologie où Mario explique à Luigi pourquoi la Princesse est forcément dans un autre château, en utilisant une analogie sexuelle hautement inappropriée pour un public de moins de dix-huit ans.

Nintendo aurait probablement fait trois crises cardiaques successives durant la production, tentant désespérément de racheter les bobines du film pour les enterrer dans le désert du Nouveau-Mexique à côté des cartouches d’E.T.

Les associations de parents d’élèves auraient manifesté en masse devant les cinémas, armées de pancartes.

Les critiques du New York Times auraient parlé d’un “désastre absolu”, d’une “insulte au septième art” et du “clou de cercueil de la culture pop”.

Et le film serait devenu instantanément culte.

Parce qu’il faut parfois accepter une vérité simple : certaines œuvres sont tellement hors-sol, tellement corrompues dans leur concept initial et exécutées avec un tel je-m’en-foutisme grandiose qu’elles dépassent le statut de “navet” pour devenir fascinantes.

Elles deviennent des anomalies temporelles.

Le plus drôle dans cette histoire, c’est qu’aujourd’hui, en 2026, un tel miracle de nanardise est rigoureusement impossible.

Nintendo ne laisserait jamais une telle folie voir le jour. Le traumatisme de 1993 a mis trente ans à guérir, et l’entreprise contrôle désormais son image avec la froide précision d’un cartel suisse.

Mario est devenu une icône mondiale soigneusement calibrée pour plaire de 7 à 77 ans, de Tokyo à Paris.

Le récent film d’animation d’Illumination l’a prouvé : tout est propre. Tout est lisse. Tout est familial.

Chaque brique cassée est validée par un comité de cadres en costume-cravate. Le film est un succès planétaire, un produit marketing parfait.

Et c’est probablement une excellente chose pour l’industrie, pour les enfants et pour le cours de l’action Nintendo.

Mais une petite partie de moi, celle qui a traîné ses guêtres sur les forums de discussion poussiéreux de l’an 2000, continue de regarder les étoiles en se demandant ce que nous avons raté.

Quelque part dans un univers parallèle, un univers où les avocats d’affaires ont moins de pouvoir et où les réalisateurs en short en ont un peu plus, Kevin Smith a réellement réalisé ce film.

Dans cet univers, Bowser est toujours une vieille tortue grincheuse qui tente d’interdire les rassemblements de plus de quatre personnes et déteste les hippies.

Pendant ce temps, sur une bande-son composée exclusivement de rock alternatif des années 90, Mario et Luigi traversent des paysages hallucinés, assis à l’arrière d’un kart rouillé, à la recherche d’une princesse qu’ils ont probablement oubliée en cours de route après avoir trop discuté de la culture des champignons qui font rire.

Je suis absolument certain que ce film aurait été une purge épouvantable, un outrage au cinéma et une profanation de mon enfance.

Mais…Je suis également absolument certain que j’aurais acheté l’édition collector Blu-ray le jour de sa sortie, et que je la regarderais encore en boucle aujourd’hui.

Auteur
Torax

Rédacteur / Chroniqueur jeux vidéo pour techcafe.fr

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