Lettre ouverte à Microsoft : La calculette et le hachoir

À la direction de Microsoft Gaming,

Il y a quelque chose de profondément obscène dans votre manière de réécrire l’histoire. Quand vous avez tué Everwild après dix ans de développement, votre patron des studios, Matt Booty, n’a pas parlé de gâchis ni de gens brisés. Il a parlé d’«ajuster les priorités», de «réallouer les ressources», de préparer vos équipes à «un paysage industriel en mutation». Voilà votre vocabulaire : un dictionnaire entier conçu pour maquiller le sang en encre comptable. Derrière ce lexique aseptisé, la réalité est beaucoup plus crue, beaucoup plus sale : vous détruisez des vies pour flatter des courbes d’actionnaires.

Arrêtez de feindre l’empathie. Pour vous, les humains n’existent plus. Ce ne sont que des «talents redéployés», des «positions supprimées», des «structures ajustées». Vos équipes sont devenues de simples variables ajustables sur un tableur Excel géant, que vous cochez ou décochez au gré des convulsions de votre cours en bourse.

Le cynisme de votre calendrier ne doit rien au hasard. Votre trimestre se clôture le 30 juin. Vos vagues de licenciements sont déjà planifiées pour le 1er juillet, à la première heure de la nouvelle année fiscale, glissées dans l’agenda entre le lancement d’un blockbuster et une conférence d’investisseurs, aussi prévisibles qu’une ligne budgétaire. Vous gérez l’humain comme vous gérez des stocks de serveurs de stockage.

Et regardez ce que vous faites à vos créateurs.

Prenez Ninja Theory. Il y a quelques jours à peine, vous envoyiez le studio au front pour annoncer fièrement Senua, prévu pour 2027. Dans le même mouvement, en coulisses, vous actez déjà leur arrêt de mort avant même que le jeu ne voie le jour. D’une main, vous vendez du rêve à coups de bandes-annonces rutilantes, de l’autre, vous tendez des lettres de licenciement en murmurant aux équipes d’aller chercher du travail ailleurs. C’est le sommet de l’hypocrisie : utiliser l’énergie des créateurs pour rassurer le marché, tout en préparant leur exécution.

Et Ninja Theory n’est qu’un trophée sur votre tableau de chasse. Compulsion Games, Double Fine… des studios acclamés, coupables d’avoir privilégié l’art à la rentabilité, en sont aujourd’hui réduits à mendier leur indépendance pour éviter que votre hachoir ne tombe sur eux.

Pendant ce temps, le navire tangue et les capitaines désertent. À la tête de Xbox Game Studios, Craig Duncan s’en va après seulement vingt mois de fonction. Louise O’Connor, pilier historique de chez Rare depuis 1999, part avec lui, laissant derrière elle les ruines du projet Everwild. Dix ans de travail rayés d’un trait pour «réallouer les ressources». Deux décennies de mémoire collective qui partent en même temps. Ça ne se remplace pas avec une offre d’emploi sur LinkedIn. Un studio n’est pas une marque déposée ou une propriété intellectuelle achetable sur Marketplace. C’est un écosystème humain. Et vous le piétinez.

Mais pour vos cadres dirigeants, tout cela est trop abstrait. C’est tellement plus facile de liquider des vies depuis le confort d’un bureau à Redmond, à coups d’indicateurs de performance. Derrière vos «optimisations de coûts», il y a des développeurs qui perdent leur toit, leurs visas, la stabilité de leurs familles, brisés par une précarité que vous avez vous-mêmes orchestrée.

Le résultat ? Vos studios ne créent plus. Ils survivent. Vos équipes n’innovent plus : elles rasent les murs en espérant que le prochain coup de faux ne les atteigne pas.

Vous êtes en train de consumer l’industrie du jeu vidéo par pure gloutonnie financière. À force de traiter la création comme une usine de boulons, vous allez assécher la seule ressource qui a de la valeur : l’audace de ceux qui construisent.

Aujourd’hui, votre stratégie Xbox n’est plus un sujet de débat pour les joueurs. C’est un cas d’école de défaillance morale et d’incompétence. Tant que vous refuserez de regarder en face les visages des gens que vous broyez, ne parlez plus de «vision» ou de «futur du jeu vidéo».

La précarité chez Microsoft n’est pas un bug du système. C’est votre modèle économique.


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Auteur
Torax

Rédacteur / Chroniqueur jeux vidéo pour techcafe.fr

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