Ma compagne m’a traîné de force à une fête de famille.
Et rien que cette première phrase devrait suffire à expliquer la gravité de la situation.
Je déteste les fêtes de famille. Pas parce que je déteste ma famille (soyons précis avant que quelqu’un ne décide de mener une expédition punitive) mais parce que tout ce qui constitue généralement une fête de famille semble avoir été conçu pour tester mes limites.
Du bruit. Beaucoup de bruit.
Des dizaines de conversations qui se superposent. Des enfants qui ont manifestement découvert qu’on pouvait transformer le sucre en carburant. Des adultes qui, après quelques verres, se mettent à parler de plus en plus fort, probablement convaincus que le volume sonore améliore la pertinence de leurs propos. Et puis ces discussions auxquelles il faut participer parce que, paraît-il, « ça se fait ».
Bref, le genre d’endroit où mon cerveau réclame rapidement une évacuation sanitaire.
Après quelques heures à encaisser tout ce joyeux bordel, j’ai donc fait ce que je fais généralement dans ce genre de situation : je me suis isolé.
Casque antibruit vissé sur les oreilles, à bonne distance du centre des festivités, j’ai retrouvé cette merveilleuse sensation d’être physiquement présent tout en étant socialement porté disparu.
Certains trouveront probablement ça immature. D’autres diront que ce n’est pas très adapté. Peut-être même qu’il existe quelque part un expert qui expliquerait que l’être humain est une créature sociale et que participer à ce genre de rassemblement est important pour son équilibre.
C’est possible.
Mais soyons honnêtes : je m’en fous.
J’avais surtout besoin de cinq minutes de tranquillité.
J’ai donc sorti mon téléphone.
Mon objectif était simple : trouver un petit jeu suffisamment prenant pour m’occuper l’esprit, mais suffisamment léger pour ne pas nécessiter de m’investir dans une aventure de 60 heures. Je voulais juste m’évader quelques minutes. Une petite parenthèse numérique. Un bouton « pause » posé directement sur la réalité.
Après quelques recherches, je suis tombé sur un jeu dont je n’avais absolument jamais entendu parler : Nintendoku.
Et là, j’ai fait une erreur.
J’ai lancé une partie.
Nintendoku reprend le principe de ces jeux de grille devenus particulièrement populaires ces dernières années. Le principe est simple : une grille de 3 × 3, neuf cases à remplir avec des jeux Nintendo.
Chaque ligne et chaque colonne correspond à une catégorie. Il faut donc trouver un jeu qui corresponde simultanément aux deux critères qui se croisent dans une case.
Une ligne peut demander une console particulière tandis qu’une colonne réclame une franchise. Ou un genre. Ou une décennie de sortie. Ou encore un certain score Metacritic ou un niveau de ventes.
Et évidemment, parce que Nintendo aime manifestement nous voir souffrir, un jeu déjà utilisé ne peut pas être réutilisé.
Vous disposez de douze tentatives pour neuf réponses.
Autrement dit, vous avez droit à trois erreurs.
Ce qui paraît largement suffisant jusqu’au moment où vous êtes devant une case en vous demandant désespérément si ce vieux jeu obscur sorti sur Game Boy en 1992 appartient réellement à la franchise que vous avez en tête.
Et c’est là que le piège se referme.
Parce que Nintendoku est beaucoup plus addictif qu’il n’en a l’air.
Au départ, je pensais réellement y passer cinq minutes.
Une grille. Deux grilles éventuellement. Et retour à la réalité.
Sauf que cinq minutes sont devenues dix.
Puis vingt.
Puis trente.
Puis j’ai commencé à me dire : « Bon, allez, encore une. »
Erreur classique.
Une cinquantaine de minutes plus tard, j’étais toujours là.
La fête, elle, continuait sans moi.
Et j’étais parfaitement heureux.
Le plus amusant, c’est que Nintendoku donne cette impression très particulière de ne pas vraiment être un jeu. On a plutôt le sentiment de passer un examen dont le programme aurait été rédigé par quelqu’un ayant décidé que toute l’histoire de Nintendo devait faire partie du contrôle continu.
On commence généralement avec une réponse évidente.
Puis une deuxième.
Puis une troisième.
Et soudain, on bloque.
Le cerveau se met alors à fouiller dans les souvenirs accumulés depuis des années : les consoles possédées, les jeux terminés, les jeux abandonnés, les jaquettes aperçues dans les magasins, les titres lus dans des magazines, les vidéos YouTube regardées beaucoup trop tard dans la nuit…
« Attends… celui-là est sorti sur Switch ? »
« Est-ce que ce jeu compte comme un Mario ? »
« Il me faut un Pokémon des années 2000 avec un score Metacritic suffisamment élevé. »
« MAIS BORDEL, J’AI UN JEU QUI CORRESPOND À CETTE CASE. JE LE SAIS. »
Et puis, soudain, illumination.
La réponse apparaît.
On la sélectionne.
Correct.
Petite montée de satisfaction.
Pour une raison totalement disproportionnée.
C’est précisément là que Nintendoku devient dangereux : il transforme une connaissance parfaitement inutile en source de gratification immédiate.
Et je suis particulièrement bien placé pour tomber dans ce piège.
Parce qu’il ne suffit pas forcément de connaître les jeux Nintendo. Il faut connaître leur histoire. Les consoles. Les périodes. Les franchises. Les genres. Les chiffres. Les particularités.
C’est un jeu qui récompense cette mémoire inutile que nous avons tous accumulée au fil des années.
Cette mémoire qui ne vous aidera absolument pas à réparer une fuite d’eau, à remplir votre déclaration fiscale ou à retenir ce que vous étiez venu chercher dans la cuisine.
Mais qui devient soudainement extrêmement importante lorsqu’une petite grille vous demande de trouver un jeu Nintendo sorti dans les années 1990, appartenant à telle franchise et ayant dépassé un certain score.
Et pendant que je me prenais beaucoup trop au sérieux pour neuf petites cases, la fête continuait.
Au loin, les conversations s’enchaînaient.
Les enfants hurlaient.
Les adultes riaient.
La musique jouait.
Quelqu’un racontait probablement une anecdote que tout le monde avait déjà entendue trois fois.
Moi, j’étais ailleurs.
Complètement ailleurs.
Dans une petite grille de 3 × 3.
Et finalement, c’est peut-être ça que je recherchais depuis le début.
Pas forcément un jeu extraordinaire. Pas une expérience vidéoludique révolutionnaire. Pas le prochain grand chef-d’œuvre indépendant.
Juste une petite porte de sortie.
Un truc capable de monopoliser suffisamment mon attention pour faire disparaître momentanément tout le reste.
Nintendoku a parfaitement rempli son rôle.
Lorsque je suis finalement réapparu parmi les autres, il était tard.
Et le plus drôle dans cette histoire, c’est que personne n’avait remarqué mon absence.
J’avais passé près d’une heure (peut-être davantage) à m’isoler avec mon téléphone et mon casque, pendant que la fête continuait tranquillement sans moi.
Personne n’était venu me chercher.
Personne n’avait eu besoin de moi.
Personne n’avait même vraiment remarqué que j’étais parti.
Tout le monde avait donc passé une bonne soirée.
Eux parce qu’ils avaient pu profiter de leur fête.
Moi parce que j’avais pu l’éviter en partie.
Et Nintendoku parce qu’il avait gagné un nouveau joueur totalement accro.
Finalement, je crois que nous avons tous besoin d’un Nintendoku dans notre vie.
Pas nécessairement pour fuir les fêtes de famille.
Mais simplement pour se rappeler qu’il existe parfois des petits jeux insignifiants en apparence, capables de nous offrir exactement ce dont nous avons besoin au moment où nous en avons besoin.
Dans mon cas, ce soir-là, il me fallait une grille de neuf cases pour échapper à une pièce remplie de gens.
Nintendoku était là.
Et franchement…
Merci Nintendo.
Enfin, surtout merci Nintendoku.



