Twitch : ou comment célébrer les droits des femmes avec des casseroles virtuelles

Quand j’ai vu passer l’annonce, j’ai cru à une blague.

Le 8 mars, Twitch organise un tournoi sur Overcooked 2 pour célébrer la Journée internationale des droits des femmes. L’initiative viserait à mettre en avant les éléments féminins de la communauté. Le choix du jeu résulterait, quant à lui, d’une collaboration avec la Women’s Guild United, un programme interne dédié au soutien des créatrices de contenu.

Je relis.

Un jeu de cuisine.

Le 8 mars.

Pour la Journée internationale des droits des femmes.

Je ne conteste ni l’existence du programme, ni la qualité du jeu. Overcooked 2 est brillant. C’est un chaos coopératif hilarant, une usine à cris et à fous rires. Mais le problème n’est pas ludique. Il est symbolique.

Le 8 mars, Journée internationale des droits des femmes n’est pas une animation de calendrier. Ce n’est pas un “thème” qu’on habille de violet pour faire joli sur les réseaux. C’est une date politique. Une date qui parle d’inégalités salariales, d’injustices, de violences, de représentation. Une date qui existe parce que les femmes ont dû se battre (et se battent encore) pour être considérées comme l’égal des hommes.

Et la réponse proposée, c’est un tournoi de cuisine.

Même en cherchant la meilleure interprétation possible, le symbole est violent. Associer la célébration des droits des femmes à un jeu centré sur la cuisine, dans un monde où l’assignation domestique a longtemps servi à limiter leur place dans la société, c’est d’une maladresse sidérante.

On peut dire que j’exagère. Que c’est juste fun. Que tout le monde cuisine. Que le jeu est mixte. Oui, évidemment. Mais les symboles ne sont jamais anodins. Ils transportent une histoire. Ils convoquent des imaginaires. Et dans l’imaginaire collectif, la cuisine n’est pas un terrain neutre.

Dans le contexte actuel, où les discours traditionalistes regagnent du terrain, où certains fantasment un retour à des rôles bien définis, ce genre de choix envoie un signal trouble. Même involontairement. 

Ce qui me dérange le plus, c’est la normalité apparente de la décision. Comme si personne n’avait vu le problème. Comme si l’équation femmes + cuisine n’avait soulevé aucun sourcil en réunion. Comme si c’était évident, logique, naturel.

Que l’initiative vienne d’un groupe de femmes ne l’immunise pas contre la maladresse. Au contraire, cela rappelle que l’internalisation des stéréotypes est l’un des défis les plus insidieux du combat pour l’égalité : on finit par trouver “naturels” des schémas qui nous enferment.

C’est précisément ça qui m’inquiète.

Je suis le papa d’une petite fille brillante, créative, forte. Quand je vois ce type de communication, je ne pense pas en tant que joueur. Je pense en tant que père. Je me demande quel message implicite on banalise. Quel décor on installe en arrière-plan culturel.

Ma fille mérite de voir qu’on célèbre les femmes pour leur talent, leur leadership, leur capacité à transformer une société encore très masculine. Elle mérite qu’on lui montre des rêveuses, des développeuses, des compétitrices, des stratèges. Pas qu’on associe la journée qui symbolise leurs droits à des casseroles virtuelles.

Il y avait mille façons de faire mieux. Mettre en avant une héroïne marquante comme dans Horizon Zero Dawn. Choisir un jeu qui parle d’identité et de dépassement comme Celeste. Ou, plus simplement, consacrer l’événement aux créatrices elles-mêmes : leurs parcours, leurs obstacles, leurs réussites sur la plateforme.

Au lieu de cela, on a un choix qui donne l’impression d’avoir cherché la solution la plus consensuelle, la plus figée dans le passé. Et c’est peut-être ça, le vrai problème : l’absence de courage et de vision.

Je ne dis pas qu’il y a une intention malveillante derrière cette décision. Je dis cependant que l’effet est désastreux. Quand on possède la puissance culturelle d’une plateforme comme Twitch, on ne peut pas se réfugier derrière la neutralité. On influence les imaginaires. On structure les symboles. On dicte des lignes de pensées. 

Alors oui, c’est un coup de gueule. Parce que j’aime cette industrie. Parce que je crois qu’elle peut être plus intelligente, plus fine, plus consciente de ce qu’elle représente.

Les femmes ne sont pas un thème événementiel. Elles ne sont pas une mécanique marketing. Elles sont une force vive de ce monde. Les célébrer devrait consister à amplifier leur voix, pas à recycler, même involontairement, un stéréotype vieux de plusieurs générations.

Le jeu vidéo mérite mieux. Les femmes méritent mieux.

Et franchement, le 8 mars aussi.

Auteur
Torax

Rédacteur / Chroniqueur jeux vidéo pour techcafe.fr

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