Aujourd’hui, j’ai renouvelé mon abonnement Nintendo Switch Online (formule famille) presque machinalement. Le geste était propre, rapide, sans accroc. Trente-cinq euros pour un an. Pas de réflexion préalable, pas d’hésitation. Juste ce clic, puis le silence. Et dans ce silence, cette impression familière, un peu désagréable, que quelque chose venait de se refermer plutôt que de s’ouvrir.
Ce n’est pas le prix qui me dérange. Trente-cinq euros, c’est une somme trop modeste pour provoquer un vrai débat intérieur. Justement. Elle est suffisamment basse pour ne jamais être remise en question, suffisamment raisonnable pour désamorcer toute critique avant même qu’elle ne se forme. Nintendo ne facture pas un service premium, elle facture une continuité. La promesse que rien ne changera. Que l’écosystème restera stable, fonctionnel, identique à lui-même.
Et c’est peut-être pour cela que ce renouvellement laisse un goût si particulier. À aucun moment je n’ai eu le sentiment d’acheter quelque chose. Je n’ai rien gagné. Je n’ai rien débloqué. J’ai simplement conservé l’accès à des fonctionnalités qui, sans abonnement, disparaîtraient. Jouer en ligne. Sauvegarder mes données. Lancer des jeux rétro que je connais déjà par cœur. Le Nintendo Switch Online ne récompense pas la fidélité, il sanctionne l’absence.
Le jeu en ligne est sans doute l’aspect le plus difficile à accepter, non pas à cause du prix, mais à cause de son principe même. Faire payer l’accès au multijoueur est déjà, en soi, une décision discutable. Les jeux sont achetés plein tarif, parfois pensés dès leur conception pour des expériences connectées, et pourtant l’accès à cette dimension essentielle reste conditionné à un abonnement. On ne paie pas pour un bonus, on paie pour utiliser pleinement un produit déjà acheté.
Mais le vrai problème commence lorsque, une fois ce péage franchi, l’infrastructure ne suit pas toujours. Déconnexions occasionnelles, stabilité variable, fonctionnalités sociales limitées : le service donne parfois l’impression d’un online toléré plutôt que porté. Accepter de payer serait une chose normale si la promesse derrière était claire et solide. Or ici, l’abonnement n’achète ni la sérénité, ni l’excellence. Il achète l’espoir que tout se passe bien.
Les sauvegardes cloud suivent la même logique. Présentées comme un avantage, elles ressemblent surtout à une clause de sécurité. En cas de problème, si vous êtes abonné, tout ira bien. Sinon, tant pis pour vous. Ce n’est pas un service qui valorise, c’est un service qui protège, à condition de payer. Une assurance, pas une innovation.
Reste alors le cœur émotionnel du dispositif : le rétro. Nintendo sait exactement ce qu’il fait. Il connaît la valeur de son héritage, la puissance de ses licences, l’attachement presque intime que certains joueurs entretiennent avec ces jeux. Lancer un vieux Mario, un Zelda 16 bits ou un Metroid classique déclenche encore une réaction sincère. Mais cet accès n’est ni libre, ni définitif. Il est conditionné, lentement enrichi, maintenu sous contrôle. L’histoire du jeu vidéo n’est pas célébrée, elle est louée. Tant que l’abonnement court, la nostalgie reste accessible. Ensuite, elle se referme.
L’abonnement famille rend l’ensemble presque imparable. Huit comptes pour 35 euros, c’est rationnel, presque indiscutable. Dans un foyer où la Switch est une console collective, où les enfants lancent Mario Kart pendant que les parents jouent occasionnellement, l’abonnement cesse d’être un choix. Il devient une infrastructure. Une ligne invisible du budget, au même titre qu’Internet ou l’électricité. On ne se demande plus s’il est bon. On se demande seulement s’il est actif.
Et c’est là que le Nintendo Switch Online devient réellement problématique. Non pas parce qu’il est trop cher. Non pas parce qu’il est mauvais. Mais parce qu’il est suffisant. Suffisamment peu coûteux pour éviter la remise en question. Suffisamment limité pour ne jamais promettre plus qu’il ne donne. Suffisamment installé pour ne plus avoir besoin de se justifier.
Nintendo n’a aucune urgence à faire mieux tant que des joueurs comme moi renouvellent leur abonnement sans colère, sans enthousiasme, sans alternative réelle. Ce modèle repose sur l’acceptation progressive. Sur l’idée que des fonctions essentielles peuvent devenir des services facturés, normalisés, intégrés au décor.
Ce renouvellement m’a laissé une sensation étrange : celle de ne pas être un client, mais un usager. Quelqu’un qui entretient un système sans réellement y adhérer. Je continuerai probablement à payer. Parce que le coût est faible. Parce que l’écosystème est verrouillé. Parce que le jeu vidéo moderne fonctionne de plus en plus ainsi.
Et c’est peut-être ça, le vrai sujet.
Pas le prix du Nintendo Switch Online.
Mais la facilité avec laquelle nous avons accepté que l’essentiel devienne optionnel.



